Amer Beton
Les vis du coeur
Depuis sa création en 1986 par notamment un certain Koji Morimoto, le Studio 4°C n’en finit pas de faire parler de lui, grâce à des choix artistiques d’une originalité déroutante mais toujours servis par un talent fou, transformant chacune de ses productions en renouveau perpétuel, dans un marché de l’animation japonaise surchargée par des produits stéréotypés et sans âme. Leur nouveau petit bijou, le film d’animation Amer Beton (Tekkon kinkreet) ne fait pas exception à la règle qui a fait le succès du Studio 4°C, et créé l’événement en étant le premier film d’animation japonais entièrement réalisé par un étranger, l’américain Michael Arias.

Amer Beton est l’adaptation du manga Tekkon kinkreet de Taiyo Matsumoto, édité au Japon en 1994 chez Shogakukan et en France en 1996 chez Tonkam. Une première adaptation sous la forme d’un court-métrage avait été auparavant réalisée en 1999 par Koji Morimoto, sous l’impulsion déjà d’un certain Michael Arias. Américain d’origine s’étant fait connaître notamment pour son travail avec James Cameron sur le film Abyss, il s’installe par la suite au Japon où il intègre rapidement le studio Ghibli pour le film Princesse Mononoke, avant de participer par la suite avec notamment le studio 4°C sur le projet Animatrix. Découvrant grâce à un ami le manga Tekkon kinkreet, l’idée d’en faire une adaptation pour le cinéma germe très tôt, et c’est dès 2004 que Arias et le studio 4°C mettent en chantier le projet du film d’animation Amer Beton, marquant ainsi sa toute première réalisation.

Dans une ville de Tokyo hors du temps, Blanc et Noir sont deux orphelins qui vivent dans le quartier de Treasure Town. Surnommés « les Chats » de par leur agilité, les deux frères vivent de petits vols et rackets, et sont les maîtres des rues de leur quartier. Confrontés chaque jour à une réalité cruelle et sans concession pour deux enfants de leur age, chacun se réfugie à sa façon afin de se protéger mutuellement. Tout bascule lorsqu’un puissant homme d’affaire étranger débarque dans le quartier afin de le refaçonner à son image, quitte à tout détruire sur sa route grâce à ses terrifiants hommes de main. Même les Yakusa locaux ne peuvent empêcher la destruction progressive de Treasure Town. Les deux frères vont alors se rebeller pour garder le contrôle de leur quartier, quitte se heurter à une violence sans nom et à affronter chacun leurs démons intérieurs jusqu‘à en perdre la raison…

Dès les premières secondes, Amer Beton étonne pour son aspect visuel incomparable. Encore une fois le Studio 4°C nous offre un spectacle incomparable et inédit. Les décors sont somptueux et pullulent de détails qui à eux seuls mériteraient une seconde vision afin de profiter pleinement de toute la richesse visuelle offerte au spectateur. Le quartier de Treasure Town paraît être en dehors du temps, entre rêve et réalité, oscillant entre architecture traditionnelle nippone, couleurs baroques chatoyantes et symboles religieux divers omniprésents.
Le chara-design se veut très proche du style graphique du manga de Taiyo Matsumoto, les enfants arborant un visage rond centrés sur des petits yeux écarquillés. A l’inverse les visages des adultes sont beaucoup plus durs et secs avec des traits beaucoup moins lisses jusqu’à en être caricaturaux.
Cet aspect visuel est parfaitement mis en valeur par une animation parfaite, marque de fabrique incontestable du studio 4°C. Visuellement déroutant de premier abord pour les non initiés, l’ensemble ressemble plus à une bande dessinée qui prend vie à l’écran qu’à un simple film d’animation. Grossière et hésitante sur les plans profonds, l’animation atteint une minutie impressionnante sur les plans plus rapprochés, donnant aux différents personnages une humanité saisissante par leur attitude corporelle mouvante et jamais figée.
Au niveau de la réalisation, on peut dire que Michael Arias a su saisir toutes les possibilités artistiques offertes par le studio d’animation. Sa mise en scène est audacieuse et d’un dynamisme saisissant, mélangeant à la perfection 2D traditionnelle et passage en 3D pour un rendu saisissant. Les scènes d’action, que ce soit les scènes de combat de rue ou de poursuite, sont d’une fluidité exemplaire et pullulent de plans et prises de vue hors du commun.
L’ensemble est parfaitement soutenu par une musique à la fois discrète et indispensable, se résumant souvent à des sons de basses répétés ou d’autres samples, fruit du travail du groupe de musique électronique Plaid, qui s’est fait notamment connaître pour leur travail avec la chanteuse islandaise Bjork.

Mais Amer Beton n’est pas uniquement une simple vitrine technique, mais bel et bien une œuvre sombre et profonde. Même si le scénario ne représente pas le moins fort de ce film puisqu’il se résume dans les faits à une simple confrontation entre Yakusa et voyous, c’est dans la relation entre les deux frères que se trouve l’essence même du récit. Enfants confrontés trop tôt à un monde de violence et de difficultés, Blanc et Noir représente les deux faces inséparables d’une même entité, deux êtres qui voient leur équilibre fragile préservée par la présence réciproque de l’autre. Blanc, le cadet, est d’une pureté et d’une naïveté sans pareil pour son age, et voit le monde à travers des visions oniriques reflétant son innocence. Pourtant, il semble être celui qui comprend le mieux la fragilité du monde, à tel point qu’il pense avoir été abandonné par Dieu lui-même… A l’inverse, Noir est un enfant dur et froid, voulant préserver au maximum l’innocence de son frère afin de le protéger. Il veut le préserver des horreurs du monde, quitte à sombrer lui-même dans des accès de fureur et de violence. Le film oscille donc sans cesse entre onirisme et violence, entre innocence et fureur, entre rêve enfantin et réalité d’un monde sans concession.

Triste, sombre et violent, Amer Beton n’en reste pas moins un film mélancolique profondément humaniste. La violence certes très dure de certains scènes n’en est pas moins en accord avec la réalité du monde dans lequel l’histoire prend vie. Visuellement époustouflant, il offre une nouvelle exemple de la richesse et du talent incomparable du Studio 4°C dans le paysage de l’animation japonaise. N’ayant pas la prétention d’offrir un scénario alambiqué et tortueux, il offre le récit intimiste et torturé de deux frères trop tôt éprouvé par la vie, l’un refusant de devenir adulte alors que l’autre l’est devenu par la force des choses beaucoup trop tôt.
Une expérience unique à ne rater sous aucun prétexte.
Amer Beton (Tekkon kinkreet)
Un film de Michael Arias
Avec (voix) : Kazunari Ninomiya, Yu Aoi, Yusuke Iseya, Kankuro Kudo, Min Tanaka, Rokuro Naya, Nao Omori
Animation : Studio 4°C
Durée : 1h51
Sortie en France le 2 mai 2007
Distribué par Rezo Films
Spiky
Article mis en ligne le 06/05/2007