Outrage, de Takeshi Kitano - Retour aux sources et dérouillage en règle
La presse a beau écrire ce qu’elle veut, un cinéphile averti ne peut pas passer à côté d’un Kitano. L’enfant terrible du cinéma japonais, réalisateur, acteur, peintre à ses heures attire irrésistiblement dans son sillage des hordes de détracteurs et une foule d’admirateurs.
Depuis Aniki, mon frère, Takeshi Kitano est célèbre pour ses films de yakusas. Mais depuis quelques temps, le monde du cinéma croyait que le réalisateur de Sonatine en avait fini avec ce genre. Avec Outrage, Kitano fait un joli pied de nez en démontrant qu’à 62 ans, il surprend encore.
Ce quinzième long métrage traite donc des yakusas. A Tokyo, le parrain suprême, Sanno, a organisé une petite réunion-sauterie, avec sashimi et soupe. Tandis que les parrains se régalent, servis par des jeunots en survêtement, leurs sous-fifres font le pied de grue devant une rangée de grosses voitures. La scène d’ouverture est digne du meilleur film de gangsters et donne immédiatement le ton : la violence est déjà palpable, la blague également. En effet, devant les protocoles maniaques des hommes de Sanno, la peur qui se lit sur le visage des chefs de clan, et l’échange laconique entre les deux personnages centraux, le spectateur ne peut que sourire.
Le scénario est succinct : le chef suprême n’est pas content d’une alliance passée entre un de ses chefs de clan (Ikemoto) et un chef de clan adverse (Murase, le frère d’Ikemoto). Et il entend bien que ces manigances cessent, d’autant plus qu’il soupçonne son adversaire d’écouler de la drogue sur son territoire. Ikemoto, soucieux de satisfaire sa hiérarchie, voudrait bien défaire l’alliance qui le lie à Murase. Mais voilà, une alliance est une alliance et on n’a qu’une parole. Ikemoto demande alors l’aide de Otomo, chef d’un troisième clan. Les deux alliés, surveillés à distance par les hommes de Sanno, provoquent un quiproquo suffisamment grave pour que la parole donnée soit reprise. Malheureusement, le quiproquo provoque la mort d’un homme du clan Murase. La vengeance ne se fait pas attendre, et le clan d’Otomo se retrouve au milieu d’une bagarre en règle entre deux frères qui tentent de doubler Sanno. La réaction en chaîne ne se fait pas attendre. Petit à petit, les conséquences des règlements de compte vont se faire ressentir jusqu'au haut commandement.
L’histoire est un prétexte. Kitano ne semble pas tellement s’y intéresser. Par contre, le réalisateur prend un malin plaisir à ridiculiser les yakusas. Toutes les stratégies mises en place par chacun des chefs de clan sont vouées à l’échec, les hommes chargés d’exécuter les basses besognes créant une nouvelle situation délicate, qui appellera une nouvelle stratégie pour sortir de l’impasse. L’enchaînement des quiproquos et des erreurs rend les scènes plus cocasses que dramatiques. Les yakusas sont dépeints comme des êtres stupides, empêtrés dans leurs valeurs, leur honneur et leur déférence aveugle envers une hiérarchie qui les utilise à ses propres fins. La mafia japonaise en prend pour son grade, réduite à une colonie de bêtes de foire sans cervelle, outrancières et violentes gratuitement.
La violence, justement, parlons en. En mai, à propos d’Outrage, La Tribune parlait du « pire film qu’il ait été donné de voir à Cannes depuis le début du festival ». Les médias écrivaient que la violence et le nombre de meurtres était insoutenable. C’est une question de point de vue. Il est tout aussi bien possible de ne voir dans cette violence qu'un effet de style. Les scènes sanglantes peuvent être « sublimées » par la suggestion (comme la scène dans la train, où alors que celui-ci passe dans un tunnel, seule une lumière rougeoyante trahit le meurtre qui vient d’avoir lieu). Ou encore, un meurtre est d’autant plus violent que les scènes qui le précèdent et le suivent sont « calmes » (comme la scène du restaurant). Enfin, le fil propose un traitement sadico-comique des meurtres. En effet, Kitano s’amuse beaucoup à inventer de nouvelles « façons de mourir » : les baguettes plantées dans l’oreille, la fraise du dentiste, la décapitation au démarrage d’une voiture… Avec ces mises en scènes de mort toujours plus imaginatives, le réalisateur dégoupille la violence, la rendant presque irréelle, impossible.
En dernier lieu, l’image et la mise en scène influencent beaucoup le caractère violent d’Outrage. En effet, Kitano nous offre une composition digne du peintre qu’il est. Les cadrages sont toujours d’une grande propreté, les images pourraient rester figées pour ensuite être mises sur toile. Ainsi, la méticulosité de ces plans très artistique contraste fortement avec les scènes gores. A l’immobilisme des scènes urbaines est opposé la folie des personnages.
Kitano revient sur un genre qu’il connaît bien. Dix ans après Aniki, Outrage n’apporte rien de neuf, si ce n’est un nouveau travail sur les rapports entre les bandits, quitte à tourner les yakusas en ridicule. Et si la violence est un prétexte à dégommer du mafieux, Kitano en rajoute des louches.
Les avis ne pourront être que tranchés : aimer ou détester Outrage, c’est toujours émettre un jugement et ça fait toujours parler de ce bon Takeshi. Assurément l’un des films de l’année, et si vous ne le voyez pas pour l’histoire, visionnez Outrage pour l’artiste.
Noah
Réalisé par Takeshi Kitano
Avec Takeshi Kitano, Jun Kunimura, Ryo Kase
Titre original : Autoreiji
Interdit aux moins de 12 ans
Long-métrage japonais
Genre : Drame , Thriller
Durée : 01h49min
Année de production : 2010
Distributeur : Metropolitan FilmExport
Tags : TakeshiKitano, cinema, japon
Commentaires
#1 noahOuais ! En ligne ! N'hésitez pas à me dire ce que vous pensez de la critique !
#2 Gotengobonne critique mais dommage que vous ne mettiez pas d'images du film
#3 tuco
seul quelqu'un de bien peut écrire : "La presse a beau écrire ce qu’elle veut, un cinéphile averti ne peut pas passer à côté d’un Kitano"
merci pour cet article
Je pense que la presse a boudé le film 'justement' parce qu'elle apprécie Kitano.
J'ai trouvé ce film bon, parce que sa grande froideur (ni affect et ni morale) correspond aux sujets ; mais il ne faut pas réitérer la démarche. De toute façon, en voyant ce film, on ressent que c'est probablement le dernier "yakuza" de Kitano.
Bonjour,
je découvre votre blog cet après-midi et je tiens à vous féliciter pour le travail accompli
bravo et bonne continuation