Appel du pied - Le tour d'enfance par deux ados

Ils viennent d'arriver au lycée. Qui n'a pas connu ces premiers temps de découverte d'un monde nouveau, où les amitiés les plus solides forgées pendant les années de collège fondent comme neige au soleil, en quelques mois, tandis que d'autres naissent, accentuant les antagonismes que l'amitié collégienne parvenait encore à masquer. Les branchés se regroupent entre eux, par affinités, selon les modes. Chacun trouve son groupe d'amis, le créant ou s'y intégrant. Et sur la touche, en marge, quelques pauvres âmes demeurent isolées, quelques « rebuts », comme l'écrit Risa Wataya. Parfois, par hasard ou par miracle, quelques uns d'entre eux se trouvent…


Dans ce roman d'une débutante (la toute jeune Risa Wataya, née en 1984), les rebuts de la classe s'appellent Hatsu et Ninagawa. Hatsu est une jeune fille en perte de repères, en rébellion par rapport au comportement de sa « meilleure amie », qu'elle voit de plus en plus s'éloigner d'elle, par rapport aux filles du club d'athlétisme, fainéantes invétérées, par rapport à presque tout ce qui l'entoure en fait ; et qui, malgré elle, à son âme défendant, s'ouvre à l'érotisme, aux émois amoureux.
De l'autre côté, Ninagawa, un personnage de roman passionnant, monomaniaque incroyable, quelque part entre le héros du Joueur d'échec de Zweig et celui de Podium. Passionné par un mannequin vaguement chanteuse, il collectionne avidement tout ce qui concerne cette Ori-Chang, magazines, autographes, etc. Il ne parle que d'elle, ne vit que pour elle. Un fan, un vrai, un absolu. Un jour, presque par hasard, ces deux âmes perdues dans une vie trop vaste pour elles se rencontrent. Ninagawa invite Hatsu, qui a croisé son idole Ori-Chang trois ans auparavant dans un grand magasin. Peu à peu, on suit la montée refoulée des sentiments chez Hatsu, tandis que Ninagawa ne s'en rend pas compte, obnubilé par sa star, son obsession. Hatsu tombe amoureuse, mais elle ne veut pas se l'avouer. Et pourtant, son amour prend des formes curieuses, comme ce coup de pied violent qu'elle envoie frapper le dos de Ninagawa, pour le faire réagir. Elle trouve un certain plaisir à humilier ainsi le jeune garçon. Une perversion orientale sans doute ! La lente montée des sentiments n'est pourtant pas à sens unique, et un concert d'Ori-Chang brisera enfin le mythe chez le jeune homme, qui découvrira enfin cette jeune femme torturée qui se tient près de lui, dans un final étonnant, plongé dans une moiteur torride et vaguement malsaine.

Un livre étonnant, qui laisse une impression mélangée, à la fois de maîtrise surprenante pour un auteur si jeune, et d'une histoire étrange, qui débute comme une bluette adolescente pour finir dans quelque chose qui va bien au-delà. Une éducation sentimentale entre deux ados perdus dans leur quête de bonheur. En grande partie autobiographique, ce roman solde les comptes de l'auteur avec ses plus vertes années, et fait accomplir aux héros le tour de leur enfance, cette enfance enfin soldée qui s'entrouvre sur des émois plus forts et une vie nouvelle.

Un auteur à suivre, sans conteste, dont on attend toutefois qu'elle se lâche un peu plus, que la cruauté un peu assourdie de ce récit ouvre largement ses vannes, pour devenir peut-être le reflet nippon de Claire Castillon. Ce livre méritait-il le prestigieux prix Akutagawa ? En guise d'encouragement à poursuivre une œuvre prometteuse, oui, mille fois oui.

Citation :« Elle disent ça sans juger que le prof se ridiculise et devient méprisable à force d'« être cool ». C'est pour ça que je ne supporte pas ces adultes aux cheveux blancs qui savent toujours « être cool », qui acceptent toujours tout. C'est à devenir comme ça que ça sert, de vivre jusqu'à leur âge ? »
pp.88-89


Alfred Teckel

Appel du pied
Risa Wataya
Editions Picquier


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