Le Manyô-Shû - Monument de la poésie japonaise

Le compilation de poèmes la plus vieille de toute l'histoire du Japon n'a semble-t-il aucun équivalent occidental. Le Manyô Shû représente la première anthologie de poésie japonaise connue et reconnue comme un monument littéraire à part entière. Écrit en « parler de Yamoto », vieux japonais, cet immense recueil de plus de quatre mille cinq cents poèmes s'est construit dans sa dernière partie autour des années 750. Le langage est simple, dépouillé, très peu philosophique, mais, comme le souligne René Sieffert, spécialiste occidental du Manyô Shû, le système sémantique y est « d'une richesse incomparable en ce qui concerne la description des sentiments et des sensations ». Les poèmes relèvent inévitablement de la tradition orale, voire chantée, et témoignent d'un refus catégorique de simple traduction du chinois, dont l'influence de la culture linguistique et historique considérable n'apparaît aucunement au cours du recueil.


« La cathédrale du sentiment »

Nous n'aborderons dans cette étude que la partie du Manyô Shû qui concerne les « chants d'amour », qui est la plus représentée. Les poèmes d'amour, dits sômon, sont au nombre approximatif de mille sept cents, et comme les autres poèmes, ils marquent une volonté du poète, qui peut être homme ou femme, de pratiquer un jeu littéraire, grâce au langage qu'il s'approprie depuis peu. En effet, l'émancipation littéraire que constitue le Manyô Shû est d'une importance capitale dans l'histoire de la langue japonaise; il s'agit de faire fi de tout idéogramme chinois pour trouver un langage propre qui ne pourra alors être qu'épuré, renvoyant à des images très simples.
Mais existe-il une meilleure façon que la simplicité pour l'expression des sentiments?

Rappelons que la langue japonaise est touchée par ce que René Sieffert nomme « le paradoxe aimer ». Aucun idéogramme ne représente avec exactitude ce que nous appelons « aimer ». L'impossibilité de nommer un concept que l'on peut ressentir vient peut-être du fait que, précisément, il ne peut être que ressenti ; dès lors, aucun symbole linguistique ne peut dépasser la pensée d'aimer ou d'être aimé. C'est là un signe d'une impuissance du langage partielle, une impossibilité d'enfermer un concept dans un cadre linguistique défini, borné, et par conséquent inexact.
Cette idée est très intéressante, puisqu'elle fait apparaître, au delà de la littérature, un fait culturel singulier, qui révèle en fait une puissance supérieure de l'idée-même d'aimer. Mais en allant plus loin, l'impuissance du langage quand il s'agit d'amour est dans bien des cas ressentie dans de nombreuses autres civilisations. Le « je t'aime » est souvent bien inférieur à la pensée de la personne prononçant ces trois mots. En réalité, l'amour est éminemment sensoriel pour les Japonais, et les poèmes d'amour du Manyô Shû en témoignent avec une grande ampleur. La chevelure, la vision des vêtements de la dame, les ombres et lumières du jour ou de la nuit, des éléments plus ou moins colorés, l'eau comme symbole de l'amour... autant de moyens détournés ou au contraire parfaitement explicites qui sont le signe d'une poésie sensible et profondément lyrique.

Quelques touches lyriques et médiévales

Avec une petite douzaine de siècles d'avance, il est possible de déceler dans cette forme poétique particulière les principaux traits de la poésie romantique. Comment ne pas penser à certains topoï romantiques à la lecture de ces vers :

« Au fond des montagnes
sous le feuillage cachée
de l'eau qui va
j'ai entendu le murmure
que dès lors n'ai oublié. »


« La lune était si belle
que pour retrouver m'amie
m'en étais venu
par le chemin le plus court
mais déjà la nuit avance. »


(toutes les traductions sont de R.Sieffert)

Nature, univers nocturne, amours exacerbées, lyrisme, autant d'éléments romantiques qui font adopter au poète japonais la future position romantique, même si les élans ne sont pas aussi douloureux que chez un Victor Hugo, ou chez un Novalis par exemple. Le poète fait corps avec la nature, se tourne vers la lune à qui il prête des accents de sa bien-aimée.

Une autre comparaison serait plus parlante : la poésie du Manyô Shû ressemble beaucoup à notre littérature médiévale. Souvent, tels Tristan et Iseult, les amants célébrés par les compilateurs japonais doivent subir des épreuves d'amour car ils sont pris par le désir d'amour -kohi-, comme si eux aussi avaient bu le philtre d'amour. Mais là où la poésie japonaise va plus loin, et la nuance est de taille, c'est dans la représentation du terme « coeur ». Tristan et Iseult sont unis par une passion que nous savons uniquement charnelle selon la légende la plus répandue -même si leur désir se manifeste selon d'autres récits par un amour uni face à l'éternel, dans l'image du « pampre qui à la rose s'allie » (Marie de France, "Le lai du Chèvrefeuille") et là encore l'image est charnelle!-, tandis que le poète du VIIIè siècle japonais brûle pour sa bien-aimée autant dans son coeur que dans son esprit. Si l'union aimerait être physique, la retenue est évidente : le koroko japonais est à la fois « coeur » et « esprit ». Ainsi, l'union du poète et de sa bien-aimée est réfléchie, intelligente. En outre, dès que l'amour n'obtient pas de réponse, une certaine attitude romantique fait alors surface. Le poète peut alors parfois se morfondre dans la souffrance et dans les larmes ; le mal est ici proche de la mélancolie aristotélicienne, un excès de bile noire ronge l'insatisfait, en proie au souci.

« Ces derniers temps
Pensant à vous je ne sais
que languir toujours
d'un amour désemparé
et ne sais que pleurer. »


Mais encore une fois, là où le chagrin de l'âme romantique ne trouve pas d'écho dans la vie, et où le chevalier médiéval meurt pour sa Dame, l'amoureux japonais dépasse cette souffrance par la force de l'imagination : en rêve, il peut apercevoir sa belle, et obtenir un bonheur « pensé » même quand ce dernier n'est pas actualisé.
Le poète est souffrance, mais il est surtout amour. Aussi la partie du Manyô Shû consacrée aux poèmes d'amour s'écrit-elle comme un long sanglot, à la fois réel et rêvé.

Babas5

Chants d'amour du Manyô-shû
Traduit du japonais par René Sieffert
Tama, pof
95p.












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