L'Empire des signes - Richesse et vide de signification

Roland Barthes était une personnalité à part entière, une « tête pensante » jamais « écrasante » ni « omnisciente », qui a laissé son empreinte dans de nombreux domaines, comme la théorie littéraire, le champ de l'imaginaire, le discours amoureux, les systèmes de signe et de sens dans toute manifestation du social... Avec une façon de penser déroutante et assez unique, il s'est longtemps attiré les foudres des intellectuels et du monde universitaire ; aujourd'hui encore, peut-être, l'on ressent facilement pour ce linguiste hors-normes une sorte d'attirance-répulsion. Néanmoins, sa pensée a bouleversé le monde littéraire et linguistique, et il n'est sûrement pas étonnant de constater l'attrait de Barthes pour le Japon, « pays de l'écriture » par excellence. Témoigner du Japon, selon lui, c'est utiliser le « langage » pour parler de ce pays, faire un geste et aller vers l'autre...


Un rendez-vous bien particulier

D'emblée, Barthes place son goût et son attirance pour le Japon sous le signe d'une rencontre à part entière, rencontre qu'il nomme « rendez-vous ».

« Ouvrez un guide de voyage, vous y trouverez d'ordinaire un petit lexique, mais ce lexique portera bizarrement sur des choses ennuyeuses et inutiles : la douane, la poste, l'hôtel, le coiffeur, le médecin, les prix. Cependant, qu'est-ce que voyager ? Rencontrer. Le seul lexique important est celui du rendez-vous. » (p.27)

Cette rencontre avec le Japon se décline sous plusieurs formes.
Il s'agit tout d'abord d'un rendez-vous avec les coutumes japonaises, et Roland Barthes fournit lui-même, à travers la description particulière et personnelle de ces coutumes, des clés pour comprendre et aborder d'autres rencontres : « Il sera question de la ville, du magasin, du théâtre, de la politesse, des jardins, de la violence ; il sera question de quelques gestes, de quelques nourritures, de quelques poèmes ; il sera question des visages, des yeux et des pinceaux avec quoi tout cela s'écrit mais ne se peint pas. » Connaître le Japon, non, jamais. Mais le découvrir, l'approcher , regarder par la serrure et garder des traces écrites, des traces décrites.
Aussi prendra-t-il rendez-vous avec la figure de l'autre, au fil des ruelles des villes japonaises. Ce qui importe, c'est de trouver l'essence du Japon, ce qui fait sa propre définition ; pour Barthes, il s'agira alors de donner au pays l'entier de sa signification, en proposant un zoom dans la société japonaise. Ou encore rendez-vous avec ce qui est un fantasme, mais qui ne s'oppose pas pour autant à soi : le Japon apparaît comme un « là-bas » qui s'offre au visiteur, et il appartient à lui seuil d'habiter le lieu, même s'il est lointain.
De toutes ces rencontres, il en est une de particulièrement étonnante : celle avec la nourriture.

« Le plateau de repas semble un tableau des plus délicats : c'est un cadre qui contient sur fond sombre des objets variés (bols, boîtes, soucoupes, baguettes, menus tas d'aliments, un peu de gingembre gris, quelques brins de légumes orange, un fond de sauce brune), et comme ces récipients et ces morceaux de nourriture sont exigus et ténus, mais nombreux, on dirait que ces plateaux accomplissent la définition de la peinture, qui, au dire de Piero della Francesca, “n'est qu'une démonstration de surfaces et de corps devenant toujours plus petits ou grands suivant leur terme”. Cependant, un tel ordre, délicieux lorsqu'il apparaît, est destiné à être défait, refait selon le rythme même de l'alimentation. » (p.23)

Barthes met en image un véritable tableau et dévoile la palette qui se trouve devant ses yeux ; il fait du plateau repas japonais une photographie textuelle ou calligraphiée, qui ne trouve jamais d'accomplissement tant que la nourriture n'est pas complètement consommée. La palette s'étend, les couleurs s'entremêlent, jusqu'à donner une certaine abstraction au « tableau ».
De son aveu, c'est à travers les aliments qu'il pénètre au Japon. Comme, si tout est signe, tout est langage, la nourriture invite le visiteur à réfléchir sur le langage primitif, le poème japonais. Le pays du soleil levant semble en effet se caractériser par un certain besoin de concision, « tout y est petit ». Quoi de mieux alors, pour évoquer la nourriture, qu'écrire un haïku ?

Concombre coupé.
Son jus coule
Dessinant des pattes d'araignée.
(p.28)

Le Japon, pays de l'infiniment petit et du synthétique, répond en écho à l'Occident, où tout est grand et analytique, terre de l'immensité.
Barthes prend donc un ticket pour le délimité, qui découle du sentiment de l'affirmation de cet esprit à tout prix synthétique, et en fournit des exemples quotidiens, comme à travers le bouquet japonais, « rigoureusement construit », ou encore le paquet, qui est la « perfection même » de la petitesse, du fermé.
Ultime rencontre, qui en cache encore bien d'autres, celle avec la politesse des Japonais, véritable « religion » chez eux, ou plutôt « substitut de la religion ». Par le biais de la « courbette », Barthes affirme que ce qui peut être perçu dans les pays occidentaux comme une relative hypocrisie est au contraire au Japon le signe de la plus extrême des politesses. Cette habitude n'est pourtant pas si naturelle : elle correspond à des codes bien établis, ancestraux. Beauté de deux corps se penchant l'un vers l'autre avec grâce ou inclination.

L'écriture qui est langue

Quiconque part au bout du monde ressent cette peur face à l'inconnu, et ce qui fait l'inconnu, c'est avant cette langue que l'on ne maîtrise pas, que l'on entend à peine. Elle fera au voyageur l'effet d'un mur, d'une frontière infranchissable.
Face à ce problème, quoi de mieux pour un linguiste que de se tourner vers la concision ?
Barthes note alors tout un lexique autour de la rencontre ; il apprend le strict minimum, l'essentiel, et le note... « Rendez-vous », « tous les deux », « où », « quand », « ici », « ce soir », « aujourd'hui », « à quelle heure », « demain », « quatre heures », « peut-être », « fatigué », « impossible », « je veux dormir » formeront son nouveau vocabulaire, lexique approprié. Il reconnaît finalement que seule une attitude active et curieuse, bien plus que les manuels ou livres dits spécialisés, lui montrera ce qu'est le Japon .

« Cette ville ne peut être connue que par une activité de type ethnographique : il faut s'y orienter, non par le livre, l'adresse, mais par la marche, la vue, l'habitude, l'expérience ; toute découverte y est intense et fragile, elle ne pourra être retrouvée que par le souvenir de la trace qu'elle a laissée en nous : visiter un lieu pour la première fois, c'est de la sorte commencer à l'écrire : l'adresse n'étant pas écrite, il faut bien qu'elle fonde elle-même sa propre écriture. » (p.55)







Le Japon lui-même est accessible à travers l'écriture, et à travers le poème en particulier. Ce haïku, qui est « effraction du sens » ou « exemption du sens », ce haïku qui se donne dans une apparente facilité qu'il en devient presque « effronté », ce haïku qui ne se décrit jamais, qui fait sens à lui tout seul, caractérisé par une auto-suffisance et qui ne tolère aucune explication, ce haïku que seul un Japonais peut légitimement appréhender...
Le plus court poème japonais semble fasciner le linguiste, car il possède cette faculté étonnante de réunir à la fois le vide et la richesse du sens. En effet, dit Barthes, le haïku est hautement intelligible, clair est condensé, ramassé sur sa forme ; il ne va pas chercher des figures complexes, ose à peine la métaphore ou la répétition. et pourtant, nous devons l'analyser par la métaphore, le syllogisme, car il ne signifie tout bonnement rien. Le haïku est inexplicable, contingent. Il fait partie de ces écrits dictés par une certaine spontanéité, modeste et prétentieux à la fois. Il tient du Zen. Il occupe admirablement l'espace, le remplit de tout côté, comme une musique, ou plutôt une note de musique qui entre dans notre esprit en le remplissant tout entier.
Pouvons-nous, nous Occidentaux, comprendre le haïku ? C'est à peine si nous pouvons en lire quelques subtilités.

L'art du vide

Selon Barthes, le Japon est lié à une forme de vacuité qui n'est nullement à comprendre, sous sa plume, de façon péjorative, bien au contraire. tout est écriture, langage, sens, et tout se décrit selon l'image de la paupière japonaise : c'est elle qui libère l'œil, en détermine parfaitement les contours. La paupière n'est pas absente, mais plutôt riche en significations.
Riche, car, précisément vide, elle forme une simple ligne et est réduite au seul trait de l'écriture : la ligne. Or, l'écriture est cet idéogramme que Barthes propose au début de son ouvrage : Mu, le vide.

L'Empire des signes va de pair avec la perte de sens, le Satori zen, qui est en fait une ramification du sens, un « degré zéro ».
L'auteur/voyageur est celui qui, privé de parole, choisit de puiser des mots et de littéralement écrire le Japonais. Le « centre-ville » de Tokyo apparaît ainsi comme le « centre-vide », le haïku est de même glorifié pour sa nudité, la gare n'est qu'un lieu où les gens passent et repassent, écrivent et effacent aussitôt leur présence : c'est un lieu « spirituellement vide », le Bunraku a son intérêt pour les gestes et les habits colorés, mais il est également un masque derrière lequel il faut chercher le sens.
Il semble, in fine, que Roland Barthes cherche à trouver le signe et la splendeur du signe japonais dans le simple qu'il appelle « vide ».

Babas5

L'Empire des signes
Roland Barthes
Seuil coll. Points
sept. 2005
150 pages










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