Mourir pour l'Afghanistan - Mortelle randonnée

Le 18 août 2008, au cours d'une embuscade entre les villages de Surobi et Sper Kunday, dans la vallée de l'Uzbin en Afghanistan, dix soldats français trouvent la mort, tandis que vingt-et-un autres sont blessés. Jean-Dominique Merchet, journaliste spécialiste des questions de Défense à Libération, revient sur cette terrible escarmouche, qui rappela soudain à toute une nation que la France était engagée dans une guerre lointaine depuis sept ans.


Comprendre le formidable enchevêtrement politique qui constitue l'Afghanistan, cette « anti-nation », pour paraphraser un célèbre géographe, n'est pas chose aisée. Des rivalités tribales internes aux intérêts changeants des grandes puissances avançant leurs pions, le théâtre du « Grand jeu » cher aux sujets du Tsar et de sa Très Gracieuse Majesté au XIXe siècle, s'est encore singulièrement compliqué. Frontières non reconnues déchirant la terre ancestrale des Pachtounes le long de la Ligne Durand, minorités opprimées, roitelets avides et batailleurs, proximité avec les turbulents Iran et Pakistan, point de cristallisation d'un Djihad planétaire livré contre les « Croisés » occidentaux, sont autant d'obstacles qui contribuent à prolonger le malheur des Afghans, plongés dans la guerre depuis trente ans désormais. Jean-Dominique Merchet tente d'éclairer de ses lumières ce conflit dont bien peu sont réellement capables de cerner les tenants et aboutissants, qu'ils comptent ou non eux-mêmes au nombre des belligérants. Après une synthèse édifiante portant sur la genèse de la guerre, l'auteur dresse un rapport complet de l'embuscade de Surobi, qu'il assure fondé sur les meilleures sources, provenant en l'occurrence fréquemment du sein même de l'institution militaire. Il rétablit de façon émouvante la vérité sur le comportement des jeunes soldats tombés ce jour, rendant hommage à leur bravoure. Un chapitre est également consacré au point de vue des insurgés, qui clament avoir remporté une éclatante victoire sur l'occupant, force affabulations et propagande à l'appui. Cette dernière n'est cependant en rien leur apanage, comme Merchet se faire fort de le démontrer. En abordant ce thème, le journaliste interroge les méthodes qui ont dorénavant cours dans la profession. La course frénétique à l'image-choc, la nécessité de conserver le contrôle sur le contenu et les outils de la communication moderne conduisent ainsi à des dilemmes plus intenses que jamais chez les décideurs. Chacun sait combien, en matière de jugement politique, l'émotion est mauvaise conseillère. C'est elle, néanmoins, que l'ennemi s'efforce à tout prix de susciter, de sorte à mettre à l'épreuve la résilience de nos sociétés assoupies dans l'opulence et exigeant la plus totale transparence. L'auteur sonde en outre un sociologue, qui analyse le glissement dans l'inconscient collectif du regard porté sur les morts au combat, regard que toute la pompe républicaine peine à arracher au sordide du fait-divers. Merchet tire enfin ses propres conclusions, pour le moins pessimistes. À ses yeux, une issue favorable n'est vraiment pas à l'ordre du jour pour une coalition empêtrée dans ses entraves juridiques et ses contradictions stratégiques. Et l'auteur d'ajouter, en flèche du Parthe, que le poids exercé sur la stratégie de l'Alliance étant proportionnel à l'engagement humain et financier, la France n'est pas prête d'avoir voix au chapitre…

En se proposant de fournir quelques éléments de réponses nécessaires à la compréhension du conflit, Mourir pour l'Afghanistan atteint son but. Paradoxalement, eu égard à son propos, l'ouvrage semble toutefois souffrir d'une certaine urgence dans sa rédaction. Il eut peut-être été souhaitable de remanier les différentes sections, de manière à offrir au lecteur un fil conducteur plus net, là où l'auteur se contente parfois de plaquer des travaux et entretiens réalisés dans le cadre du quotidien qui l'emploie. Bien que cet essai soit incontestablement très utile à qui tâche d'aller plus loin que la vision très réductrice et stéréotypée qui domine actuellement, la cohérence de l'ensemble aurait sans doute pu bénéficier d'une plus grande ambition éditoriale.

Ujisato

NDLA : L'un de nos camarades se trouvant actuellement engagé dans ce conflit au sein des troupes françaises, je salue son courage et lui souhaite, de tout cœur, de nous revenir sain et sauf. A., prends bien soin de toi !



Mourir pour l'Afghanistan, pourquoi nos soldats tombent-ils là-bas ?
Jean-Dominique Merchet
Éditions Jacob-Duvernet
2008


Réagissez à cet article sur le forum du Clan Takeda, en rejoignant le sujet dédié

Commentaires